{"id":228,"date":"2021-11-16T14:43:26","date_gmt":"2021-11-16T14:43:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tranchedesurvie.org\/?p=228"},"modified":"2022-01-29T12:37:34","modified_gmt":"2022-01-29T12:37:34","slug":"read-simone-calefs-testimony-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tranchedesurvie.org\/en\/small-posts\/read-simone-calefs-testimony-2\/","title":{"rendered":"Lettre ouverte au matricule 156977"},"content":{"rendered":"<p>Fabrice-Yves Ben Attar, fils de Georges Ben Attar et Simone Calef &#8211; 1995<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a cinquante ans, tu renaissais \u00e0 la vie apr\u00e8s dix-huit longs mois de souffrance quotidienne, de faim tenace et de froid mordant. Pourtant, ni les humiliations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, ni la haine id\u00e9ologique n&rsquo;ont jamais r\u00e9ussi \u00e0 t&rsquo;enlever ta dignit\u00e9 d&rsquo;homme. Combien de fois dans notre enfance, nous as-tu racont\u00e9 cette nuit de 1943 o\u00f9, cach\u00e9s avec ta famille dans le grenier, vous vous \u00eates fait \u00ab\u00a0cueillir par la Gestapo\u00a0\u00bb ? Puis le voyage, interminable, et enfin l&rsquo;arriv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;autre bout de l&rsquo;Europe, dans ce lugubre camp d&rsquo;Auschwitz, \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e duquel p\u00e9rorait par cynisme l&rsquo;insultante, la sinistre devise : \u00ab\u00a0ARBEIT MACHT FREI\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-cover is-light\"><span aria-hidden=\"true\" class=\"has-background-dim-0 wp-block-cover__gradient-background has-background-dim\"><\/span><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"1440\" height=\"416\" class=\"wp-block-cover__image-background wp-image-177\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.tranchedesurvie.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Group-6.jpg\" data-object-fit=\"cover\" srcset=\"https:\/\/www.tranchedesurvie.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Group-6.jpg 1440w, https:\/\/www.tranchedesurvie.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Group-6-300x87.jpg 300w, https:\/\/www.tranchedesurvie.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Group-6-1024x296.jpg 1024w, https:\/\/www.tranchedesurvie.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Group-6-768x222.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 1440px) 100vw, 1440px\" \/><div class=\"wp-block-cover__inner-container is-layout-flow wp-block-cover-is-layout-flow\">\n<p>Combien de fois nous as-tu d\u00e9crit les stalags, les \u00ab kommandos \u00bb, les appels sadiquement prolong\u00e9s, les entr\u00e9es, les sorties ou les \u00ab\u00a0c\u00e9r\u00e9monies\u00a0\u00bb ponctu\u00e9es par des orchestres d\u00e9risoires, le \u00ab\u00a0Kanada\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0Kapos\u00a0\u00bb, les vexations et l&rsquo;arbitraire ? Combien de fois nous as-tu expliqu\u00e9 ces cort\u00e8ges d&rsquo;hommes, de femmes, d&rsquo;enfants, impuissants et nus, conduits jour apr\u00e8s jour, \u00e9puis\u00e9s, hagards, vers une mort sournoise, aval\u00e9s par les chambres \u00e0 gaz, et cette obs\u00e9dante odeur que, jour et nuit, crachaient inlassablement les chemin\u00e9es de fours cr\u00e9matoires ?<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p>Combien de fois nous as-tu fait le r\u00e9cit de l&rsquo;\u00e9vacuation du camp, les colonnes de morts-vivants fuyant dans le terrible froid continental vers un ailleurs aussi incertain qu&rsquo;inaccessible ? Et les pauvres h\u00e8res harass\u00e9s qui tr\u00e9buchaient ou tombaient \u00e9taient inexorablement achev\u00e9s par des soldats nazis press\u00e9s, nerveux. Puis les bombardements alli\u00e9s, meurtriers et salvateurs tout \u00e0 la fois. Tu nous a expos\u00e9 tes longues heures de cachette et ta course effr\u00e9n\u00e9e vers les Am\u00e9ricains, le rapatriement \u00e0 Paris par avion et ton arriv\u00e9e \u00e0 N\u00eemes au milieu d&rsquo;une haie de badauds incr\u00e9dules : tu avais vingt ans, tu pesais quarante kilos environ pour 1 m\u00e8tre 80.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu nous as cont\u00e9 tout cela et bien d&rsquo;autres sc\u00e8nes encore, avec la force de ton v\u00e9cu et la d\u00e9termination de transmettre ton histoire. Tes r\u00e9cits que je croyais enfouis reviennent \u00e0 ma m\u00e9moire aujourd&rsquo;hui, intacts, pr\u00e9sents, comme autant d&#8217;empreintes ind\u00e9l\u00e9biles qu&rsquo;\u00e0 mon tour je n&rsquo;ai pas le droit d&rsquo;effacer, pour rester vigilant, pour pouvoir t\u00e9moigner.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, il y a cinquante ans tu avais la chance &#8211; si je peux dire &#8211; de rena\u00eetre alors m\u00eame que tes chers parents et s\u0153urs, oncle, tante, comme des millions d&rsquo;autres, familiers ou inconnus, n&rsquo;ont pas r\u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Holocauste. Ils ont \u00e9t\u00e9 extermin\u00e9s sans autre forme de proc\u00e8s uniquement parce qu&rsquo;ils \u00e9taient Juifs&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Puis le temps a pass\u00e9&#8230; Tu as su pardonner mais jamais oublier&#8230; Tu as r\u00e9appris la vie, les rires, l&rsquo;amour, construit une famille, une descendance, su \u00e9vacuer la haine et la col\u00e8re qui auraient pu l\u00e9gitimement t&rsquo;habiter ; tu as travers\u00e9 en d\u00e9finitive toutes ces ann\u00e9es avec philosophie, les appr\u00e9ciant comme un bonus, un bienfait, jouissant au jour le jour du bonheur d&rsquo;\u00eatre l\u00e0. Et avec ce sens de la d\u00e9rision pouss\u00e9 parfois jusqu&rsquo;au d\u00e9fi propre \u00e0 notre famille, mais aussi avec la volont\u00e9 du devoir de m\u00e9moire, tu as veng\u00e9 \u00ab tes \u00bb cinq victimes du nazisme en ayant cinq enfants \u00e0 qui tu as donn\u00e9 leurs pr\u00e9noms pour en perp\u00e9tuer le souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, m\u00eame si quelques intellectuels frustr\u00e9s nient les chambres \u00e0 gaz, m\u00eame si des n\u00e9o-nazis ne voient dans ce g\u00e9nocide qu&rsquo;un \u00ab\u00a0d\u00e9tail\u00a0\u00bb de l&rsquo;Histoire, la Seconde Guerre mondiale se vend en cassettes, s&rsquo;apprend &#8211; trop vite &#8211; \u00e0 \u00e9cole, s&rsquo;affiche avec succ\u00e8s au cin\u00e9ma, s&rsquo;aligne sur les rayonnages des biblioth\u00e8ques. Les historiens, les politiques, la main sur le c\u0153ur, affirment, du lyrisme plein la voix : <em>\u00ab\u00a0Plus jamais \u00e7a !\u00a0\u00bb, <\/em>en prenant \u00e0 t\u00e9moin les survivants, et pourtant&#8230; L&rsquo;ONU a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e pour garantir la paix sur la plan\u00e8te, et pourtant&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, dans notre monde dit civilis\u00e9 o\u00f9 les satellites arrivent \u00e0 scruter la moindre vell\u00e9it\u00e9 offensive du moindre dictateur dans notre monde m\u00e9diatis\u00e9 et surinform\u00e9, la barbarie triomphe encore. Sarajevo, le Rwanda, l&rsquo;Alg\u00e9rie et combien d&rsquo;autres enfers o\u00f9 les hommes se d\u00e9testent, se d\u00e9chirent, s&rsquo;entre-tuent, ici pour ravir un bout de terre, l\u00e0 pour imposer une religion, l\u00e0 enfin pour dominer telle ethnie \u00e0 qui l&rsquo;on refuse tout droit \u00e0 l&rsquo;existence, \u00e0 la plus \u00e9l\u00e9mentaire dignit\u00e9. Pourquoi faut-il toujours \u00e9tablir des diff\u00e9rences, tracer des fronti\u00e8res, lancer des anath\u00e8mes, coudre des \u00e9toiles jaunes ?<\/p>\n\n\n\n<p>Plus j&rsquo;y pense et plus je me dis que les id\u00e9ologies, les religions, les sectarismes et autres int\u00e9grismes, bref tout ce qui par nature ou par calcul divise les hommes favorise dans le m\u00eame temps le repliement sur soi et l&rsquo;incompr\u00e9hension de l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p>A Auschwitz ce qui vous rassemblait, tes compagnons d&rsquo;infortune et toi, ce n&rsquo;\u00e9tait certainement ni la langue, ni la religion, ni l&rsquo;id\u00e9ologie &#8211; et d&rsquo;ailleurs vous n&rsquo;aviez pas tous \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9s pour les m\u00eames raisons &#8211; ce qui, je crois, vous unissait vraiment, par-del\u00e0 bien s\u00fbr la folie meurtri\u00e8re d&rsquo;Hitler, et plus efficacement sans doute que les pri\u00e8res, c&rsquo;\u00e9tait tous comptes faits les petits gestes fraternels, les modestes \u00e9lans de solidarit\u00e9 quotidienne, une entraide discr\u00e8te, seuls capables de maintenir la dignit\u00e9 et l&rsquo;espoir collectivement, et ce m\u00eame si chacun, individuellement, avec courage et opini\u00e2tret\u00e9 et malgr\u00e9 les forces qui l&rsquo;abandonnaient, luttait pour sa propre survie.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, en pensant \u00e0 la douloureuse exp\u00e9rience que tu as v\u00e9cue, plusieurs certitudes naissent en moi. Retrouvons l&rsquo;essentiel, les valeurs humanistes. Croyons en l&rsquo;homme, celui des organisations humanitaires, celui de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 spontan\u00e9e, celui qui \u0153uvre sans calcul, sans arri\u00e8re-pens\u00e9e, pour aider son semblable, pas celui des id\u00e9ologies ni des idol\u00e2tries. Militons pour la paix, le rapprochement entre les \u00eatres, le progr\u00e8s partag\u00e9 entre tous et non confisqu\u00e9 par quelques nantis pour leur seul profit. N&rsquo;acceptons ni les exclusions ni les exclusives. Restaurons les valeurs de Libert\u00e9, Egalit\u00e9, Fraternit\u00e9, auxquelles il convient d&rsquo;associer solidarit\u00e9, la\u00efcit\u00e9, d\u00e9mocratie, garantes de dignit\u00e9 et de respect entre les hommes. Ne laissons plus les intol\u00e9rants et les r\u00e9trogrades occuper seuls le terrain. Mettons tout en \u0153uvre pour qu&rsquo;effectivement et d\u00e9finitivement nos enfants ne connaissent \u00ab\u00a0plus jamais \u00e7a\u00a0\u00bb !<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fabrice-Yves Ben Attar, fils de Georges Ben Attar et Simone Calef &#8211; 1995 Il y a cinquante ans, tu renaissais \u00e0 la vie apr\u00e8s dix-huit longs mois de souffrance quotidienne, de faim tenace et de froid mordant. Pourtant, ni les humiliations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, ni la haine id\u00e9ologique n&rsquo;ont jamais r\u00e9ussi \u00e0 t&rsquo;enlever ta dignit\u00e9 d&rsquo;homme. 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